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AU PAYS DES " PIERRES ÉCRITES "

par F V D

Fouillant dans le grenier de mes souvenirs algériens, des silhouettes et des regards émergent de la pénombre et reprennent vie. Des noms résonnent à nouveau comme les notes d'une guesba… Me revient ainsi, comme par enchantement, une aventure saharienne…

Je travaillais alors - peu d'années après l'indépendance - à la Cité de l'enfance de la préfecture d'Oran et m'initiais avec des amis européens à l'arabe oranais, à sa saveur et à son humour. Malheureusement, la mémoire devient à la longue une passoire.

Comme je connaissais un peu mieux le pays que certains de mes camarades nouvellement arrivés, je leur ai proposé une randonnée en direction du sud. Aller-retour dans la journée.

Un dimanche matin très tôt, nous nous sommes donné rendez-vous sur le boulevard Front de Mer, aujourd'hui le boulevard Lahcène Mimouni, et nous voilà en route pour Aïn-Sefra (source jaune au creux d'une dune), laissant derrière nous la Méditerranée. Nous traversons successivement des villes dans la plaine fertile (Le Sig, Mascara, Saïda…) pour déboucher sur les Hauts Plateaux à l'aspect semi-désertique, zone de culture de l'alfa et de la transhumance saharienne. On y respire déjà un air de liberté.

Ces hautes plaines cachent aussi des trésors préhistoriques. Et c'est vers un des ces musées en plein air, entre autres, que je voulais conduire ma petite caravane de trois ou quatre voitures.

Aïn-Sefra se situe dans un vaste cirque des monts des Ksours. Isabelle Eberhardt en a bien parlé dans son livre À l'ombre chaude de l'Islam. Elle y repose aujourd'hui au cimetière, victime d'une crue d'oued d'une grande violence. C'était en 1904, il y a bientôt un siècle…

C'est donc à partir d'Aïn-Sefra que nous nous engageons sur la route asphaltée d'El-Bayadt… moi, avec ma petite 2 CV d'occasion  en tête. À un moment donné, nous prenons une piste dont j'étais sûr de me souvenir. Objectif : des parois rocheuses où abondent des gravures rupestres dont on  pense qu'elles remontent à environ 5000 ans avant Jésus-Christ. Nous sommes en plein pays des nomades qui appellent ces gravures " hajrat mektoubat ", des pierres écrites.

Nous faisons quelques kilomètres mais tout d'un coup, je ne suis plus sûr de la bonne direction. Et comme nous avons les trois jeunes enfants d'un docteur dans notre caravane motorisée, je ne veux prendre aucun risque… Par chance, j'aperçois une tente de nomades dans le repli d'un vallon. Elle est à peine visible de la route. Y aurait-il quelqu'un pour nous renseigner?

Je quitte ma 2 CV et me dirige lentement vers la tente, sans trop m'approcher. De loin, je lance un cri : " Ya ahl-el-kheima! Daif-Allah! Oh gens de la tente, un hôte de Dieu vous arrive! "

Un chien se met à aboyer. Et voilà qu'un homme élancé, en burnous blanc, un chech autour de la tête, sort de la tente, jette un coup d'œil pour juger de la situation et fait signe d'approcher. " Gerrebou, gerrebou… " Ce que je fais. Les autres me suivent. On se donne la main que l'on porte ensuite sur le coeur.

J'ignore le nom de mon hôte et il ne connaît pas le mien, mais nous ne nous présentons pas, ce serait conférer un pouvoir réciproque sur notre personne. Pour nous, le maître de la tente pourrait s'appeler Abd-Allah, serviteur de Dieu. Est-ce que tous les hommes ne sont pas des serviteurs de Dieu?

L'étranger qui fait appel à l'hospitalité est l'envoyé de Dieu. On ne lui demande pas d'où il vient, ni où il va, ni comment ci, ni pourquoi ça... Il arrive, est accueilli et peut rester, devenant intouchable. Il sera en sécurité dans l'environnement de la tente… N'avons-nous pas besoin les uns des autres pour survivre sur cette terre inhospitalière de vents de sable brûlants l'été et de froid l'hiver? Un autre jour, quelque part, c'est toi, mon frère, qui m'accueilleras. Aujourd'hui, ici, mets-toi à l'aise, considère-toi de la tribu, sois le bienvenu…

Déjà, une femme nous apporte de l'eau fraîche. Puis l'homme nous dit : " Asseyez-vous. La maîtresse de la tente avec mes filles va vous préparer un plat, et moi, je vais égorger un mouton. Vous avez juste à patienter un peu… "

J'essaie d'expliquer notre passage : " Que Dieu vous le rende… Mais nous sommes à la recherche des pierres écrites de la région, et le chemin s'est enfui de ma mémoire. Pour l'instant, au lieu d'accepter l'hospitalité de la grande tente d'une famille respectée,  je voudrais vous offrir l'hospitalité de ma voiture. Donnez-nous juste un peu de votre temps, accompagnez notre caravane et soyez notre guide. Ainsi, je mets ma barbe entre vos mains… "  Le vieil homme écoute, réfléchit, et un sourire me dit qu'il accepte.

Ensemble, nous repartons. Une vingtaine de minutes plus tard, il m'ordonne d'arrêter. Nous le suivons : il saute de roche en roche, leste comme une chèvre à la tête du troupeau. Il nous mène sans la moindre hésitation vers une paroi verticale... Quel spectacle! J'arrête mon souffle et essaie de m'imaginer ce qu'était ce pays il y a des milliers d'années, alors qu'à coup de poinçons, des mains habiles ont tracé dans la roche des gravures qui représentent des personnages orants et des animaux : béliers, antilopes, autruches… Ailleurs, on peut trouver des chars de guerre à deux roues et des fresques à valeur symbolique… Plus loin, nous sommes ébahis devant la gravure mythique d'une bête qui ressemble à un énorme scorpion de 6 m de long. Ce qui me fait dire que nous devons être à Garat Et Taleb.

Comme on trouve ici des dessins d'animaux gros mangeurs d'herbe, on peut en conclure que cette région était jadis riche en végétation, recevant beaucoup plus de pluie qu'aujourd'hui.

Il y a sans doute un rapport à établir entre les pierres écrites de cette région du Sud Oranais et les peintures et gravures du Grand Sud  algérien, telles qu'on les trouve dans le Tassili n'Ajjer, au pays des Touaregs.

Dans toute sa simplicité, ce spectacle est trop grandiose pour nous exclamer, mais les images en resteront à jamais gravées dans notre mémoire. Et nous laissons libre cours à notre imagination, car il manque de sources sûres, de documents et de témoignages sur le passé préhistorique de ce pays. Ce passé prend donc inévitablement une dimension mythique.

De cette randonnée, nous gardons quelques clichés. Éloquents, encore aujourd'hui, plus de trente ans plus tard…

Mais il est temps de rentrer. Les enfants sont fatigués, il fait chaud, et la route d'Oran est encore longue.

Le vieux guide se tait. Pourquoi dire des mots inutiles qui se perdent dans l'immensité? Mais je le sens fier de ce qu'il nous a montré et de sa région où son troupeau de moutons et de chèvres parcourt des étendues dont nous n'avons aucune idée dans le nord.  Notre guide est un grand seigneur.

Arrivés au campement dont nous sommes partis, nous voulons le remercier et lui dire au revoir. Mais déjà, il a pris les devants : " Le repas va être prêt dans pas longtemps ". Il insiste. " Impossible, sidi, les découvertes faites grâce à vous valent bien un plat de couscous… "

Mais les lois de l'hospitalité sont sacrées. Il reprend : " D'accord, mais alors, je vous fais cadeau d'un agneau, vous l'emporterez et vous l'égorgerez chez vous… " Tant de générosité me laisse perplexe. Comment m'en sortir? Comment refuser sans manquer de respect envers ce chef de famille, lui qui tient à accueillir de simples étrangers comme des frères retrouvés? J'essaie en arabe… " Qu'Allah vous comble et vous bénisse… nous avons eu le grand bonheur de contempler votre visage et nous en sommes rassasiés. " Un sourire éclaire son visage, il abandonne et doit se dire : " Lui, il sait… "

Avant d'embarquer, je lui promets d'envoyer des photos. Mais à quelle adresse? " Non, les lettres ne trouvent pas le chemin de notre campement. Je vous donne le nom d'une petite épicerie à Aïn-Sefra. Quand j'irai au marché, c'est là que je pourrai récupérer un envoi… " - " B-es-slama, et que Dieu nous réserve une nouvelle rencontre un jour parmi les jours… "

Parole tenue… A-t-il reçu mes photos? Les conserve-t-il précieusement dans un coffre sous la tente tissée? Je ne le saurai jamais.

Comme les relations humaines sont mystérieuses! L'inconnu qui nous a offert une gorgée d'eau fraîche de la guerba à léger goût de goudron, nous a guidés sur le chemin de l'aventure. Il nous a également guidés sur un sentier de la terre des hommes.


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